La première fois (de Norman de Widow Creek) que j'ai eu la honte de ma vie

Publié le par fcrank

A son tour, Norman de Widow Creek nous raconte sa première honte. Une honte fondatrice, semble-t-il. Avec d'autres publiés ici auxquels il n'a rien à envier, ce récit constitue un beau matériau pour la rédaction d'une Psychanalyse de la honte. Qui s'y colle ?

Blog_widow_creek La première honte. La première trahison. La première colère. Le premier désir de ne pas être de ce monde. La première amnésie volontaire.

Ma mémoire est un long corridor aux murs recouverts de tableaux. Beaucoup sont retournés et n'offrent à l'œil que leurs dos aveugles et muets, victime du génocide systématique de mes mauvais souvenirs.

Prendre à garde à ne pas retourner le mauvais tableau. Celui qui m'intéresse doit se trouver par là. Remontons le long corridor. Celui que je cherche est le premier. Le point de départ.

Le voilà. J'évite de trop réfléchir et doucement je le retourne. Et tout me revient. L'évènement qu'il dépeint n'est pas si terrible en soi. On pourrait même le considérer comme totalement anecdotique mais il a eu des conséquences qui demeurent palpables aujourd'hui.

Le ciel est bleu et le bâtiment blanc. L'image est parcellaire. Le temps doucement a érodé le tableau mais l'essentiel est là. Un ciel bleu, un bâtiment blanc, mon école primaire et sa cour de récréation. Des enfants. Moi. Seul contre tous. J'ai huit ans. Seul à les défier, suprêmement méprisant, arrogant. Imbéciles, vous n'êtes tous que des imbéciles. Comment osez-vous m'affirmer avec une assurance aussi stupide que le Père Noël n'existe pas ? Vous me faites pitié.

Deuxième temps. La cuisine en rouge et blanc de notre petit appartement. C'est l'heure du goûter et je lui raconte ma journée. Ma mère. Elle est heureuse, je serai une nouvelle fois le premier de la classe. Et puis je lui raconte les autres enfants sont trop bêtes ils m'ont dit que le Père Noël n'existe pas. Regard gêné de ma mère. Et la vérité qui sort de sa bouche comme une sentence de mort. Son égoïste ravissement d'avoir réussi à me cacher la réalité aussi longtemps. Sa première grande erreur. Jamais plus je ne croirais ce que les parents disent.

Troisième temps. Retour dans la cour de l'école. Les enfants à la mémoire courte sont déjà passés à autre chose. Moi pas. C'est là, c'est en moi, c'est un feu qui me ronge, une envie de disparaître totalement de la surface de la Terre. Je n'arrive pas à les regarder en face. La honte d'avoir été manipulé, trahi, ridiculisé devant eux. L'insupportable sensation que l'on a voulu jouer avec mon intelligence alors que je faisais tout simplement confiance. La première preuve de mon imperfection. Et pour la première fois la sensation que je ne contrôle pas. La première envie de mourir. Les enfants à la mémoire courte jouent dans la cour. Ils savaient eux, ils savaient, ILS SAVAIENT ! J'étais le dernier couillon. Et la veille, du haut de mon piédestal, je me moquais d'eux. Sous le ciel bleu, près du bâtiment blanc, ils ont déjà tourné la page alors que ça me ronge de l'intérieur. Cela devrait me soulager de voir qu'ils s'en foutent au fond mais non, ça reste là, ça brûle, ça consume, c'est de l'acide dans le ventre et les larmes aux yeux.

Et puis ça devient rage, envie de tout casser, de les griffer, de les frapper. Immobile les yeux, les poings fermés et le regard fixe, c'est la première envie de massacre. Traîtres et témoins méritent de mourir. Que la mort du Père Noël ne laisse aucune trace. Qu'aucun ne puisse un jour le raconter. Rêve d'un grand incendie où ils périraient tous, parents, camarades, qu'il ne reste plus aucune preuve de ces instants. Je ne pourrai plus jamais croire tout court.

Si je ne peux ni mourir ni les tuer, j'oublierai. Ne pas vivre avec cette amertume mais retenir quand même la leçon. Il ne faut pas croire. Je vais faire ça. Retournement du tableau. Si j'oublie, je parviendrai peut-être à survivre.

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